Griffonnage

Le blog d'un apprenti prosateur

Le Combat

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La foule. La sensation d’être au centre du monde. Je ressens une grande force émanant de ces gens autour de moi… Mais ils sont si éloignés. Heureusement dans un sens, je me sentirais étouffé. Il n’y a qu’à cet endroit où je suis le mieux. Les cris me donnent du courage ! C’est un rituel constant. Je me positionne au centre, toujours, je pose un genou à terre, et rentre dans une sorte de méditation profonde afin de ressentir chaque souffle, chaque battement de cœur du public assis dans les gradins et qui me procure cette énergie indispensable à ma survie !

Dans quelques instants, cela va bientôt commencer. Alors que je me lève, lentement, comme toujours, en détendant mes muscles au maximum, j’entends un bourdonnement fort et sauvage provenant de chaque position autour de moi. Pendant tout ce temps, j’ai gardé mes yeux fermés, augmentant par la même occasion la sensation de puissance émergeant tout autour de moi.

Je sens la chaleur du soleil sur ma peau bronzée aux muscles saillants ! Ces même muscles que j’ai du développé afin de survivre dans ce monde cruel. Mais je ne regrette rien. Ils m’ont mené au firmament de mon métier, car oui, gladiateur est un métier. Risqué, mais très bien payé pour peu que l’on ne se fasse pas étriper au premier combat. Bien sûr, j’ai failli mourir, plusieurs fois. Mais j’ai su me relever, affronter la douleur, physique comme morale. Et après plus de 20 ans, je suis toujours debout ! Mais je sens, au fond de moi, que cela ne durera plus très longtemps. Je commence à ressentir ce que mon maître d’arme appelait “ l’ennui du guerrier ”. D’après lui, affronter sans cesse des adversaires moins fort, nous rendait trop sûr de nous et donc, au bout d’un moment, à ne plus ressentir de magie dans nos victoires…

Ces dernières années, les adversaires n’étaient guère intéressants. J’ai appris à les voir autrement qu’avec mes yeux. Je connais leurs points faibles rien qu’en analysant leur démarche pour parvenir face à moi. J’ai toujours eu un coup d’avance sur eux, ce qui fait que j’anticipais toutes leurs tentatives pour essayer de me mettre à terre. Cette capacité, je l’ai depuis toujours, c’est d’ailleurs ce qui m’a permis de survivre dans la rue. Attrapé par celui qui deviendrait mon maître alors que je tentais de lui dérober sa bourse, il m’a pris sous son aile, et m’a enseigné les rudiments du pugilat, armé ou non. Son enseignement m’a conduit directement ici, au centre de cette arène bondée, avec un public scandant mon nom, criant et chantant même. Les femmes sont excitées, et crient encore plus fort !
Alors que le rythme des vivats augmente, je me tourne vers la grille menant au cœur des arènes : les salles d’entraînement. Là, des dizaines d’autres gladiateurs attendent pour venir m’affronter… Mais seuls cinq seront autorisés. Car ce métier a beau être populaire chez les spectateurs – encore plus chez les femmes – il n’attire plus autant les jeunes qu’avant. Le risque étant trop grand, certainement. Les temps changent comme on dit.

La grille émet des plaintes sourdes à mesure que des mains caleuses la soulèvent à l’aide de cordes et de poulies. Inlassablement, depuis des centaines d’années, des dizaines de personnes se sont relayés à ce poste. En général, les futurs gladiateurs en font parties, c’est comme une récompense de leurs entraînements. Ils n’ont jamais été aussi près de l’arène.

Alors que la grille est levée de moitié, je vois un grand gaillard de vingt ans approcher, lentement. Il est très confiant et il a raison. A sa démarche, je sais d’avance que ce combat sera extrêmement difficile et très fatiguant. Sa taille, bien que grande, n’atteint pas la mienne, mais l’élasticité des ses membres me préviennent déjà qu’il est très rapide. Je ne l’ai jamais vu, et pour cause, je vis de l’autre côté de l’arène et ne sors que pour les combats. Il en est de même pour les novices. Ce combat, je le sens, pourrais bien être le dernier. Mais au moins, il m’aura fait découvrir une des rares choses que je n’ai pas connu de toute ma vie : la peur de mourir….


(illustration : Gladiateur mirmillon – «pollice verso » de Jean-Léon Gérôme – 1872)

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